Les fruits imposent leur présence miraculeuse et symbolique dans toute l’histoire de la peinture et de la poésie, depuis les pommes d’or du jardin des Hespérides jusque, par exemple, aux “trompe-l’œil” d’Ewa Jakobs aujourd’hui. Ceux-là sont des fruits sculptés qui se rattachent à la lignée des bodegón espagnols et des vanités hollandaises du 17ème siècle, de par la perfection minutieuse de leur réalisme et parce qu’ils affirment, sans prétention mais durablement, le caractère éphémère de toute chose.
 

Ewa, d’abord (et toujours) peintre, s’est prise un jour d’une envie de sculpter des fruits, d’en recréer la plénitude, la promesse de jouissance, la maturation, le devenir, d’en donner à voir et à ressentir la nature intime. Une envie aussi de pétrir de ses mains la matière, de lui donner forme dans l’espace, d’en faire émerger des objets qu’elle qualifie elle-même  “d’aériens”.

Elle s’est procuré, dans sa Pologne natale, un secret de fabrication, à base de cire et de paraffine modelées à la chaleur de la flamme. Puis, au fil du temps, elle a enrichi la recette par divers ajouts et astuces de son cru. Une fois la forme accouchée dans le feu et la fumée,  la “peau” est peinte, très richement, très délicatement, jusqu’à l’illusion parfaite.
Ewa, prénom oblige, a commencé par fabriquer une pomme - des pommes, pomme verte de l’enfance avec sa fraîcheur acide, pomme de reinette et pomme d’api, pomme rouge rayonnante comme des bonnes joues, pomme à la Courbet, cramoisie de sang versé, pomme légèrement tavelée des vergers à l’abri de la chimie... La pomme, quoi !

 
“ Je mets une pomme sur ma table. Puis je me mets dans cette pomme. Quelle tranquillité ! ”
(Henri Michaux, Magie, Lointain intérieur)

Ewa s’est ensuite laissé séduire par d’autres fruits et s’est constitué un éventail, ou plutôt un éventaire, très riche, où se côtoient les saisons et les continents, les cerises et les caramboles, les poires et les kiwanos, les raisins et les bergamotes, parmi lesquels les fruits méditerranéens sont des plus expressifs: figues à peine éclatées, melons, pastèques, citrons, découvrant leur secrète architecture,
 
“ dures grenades entrouvertes cédant à l’excès de vos grains ”
(Paul Valéry, Charmes).

Elle fait aussi de larges incursions dans le potager, avec l’aubergine, le poivron, le potimarron, toute la gamme des plus séduisantes tomates... Ewa est à l’affût des nouvelles apparitions sur les marchés et s’enferme avec ses trouvailles pour nous offrir d’autres créatures, parfois drôles comme cette fois la “main de Bouddha”, et toujours uniques.

Ces merveilles ne se mangent que des yeux. Transcendant leur caractère de vérité tout à fait exceptionnel, elles nous parlent de nostalgie, de vert paradis, elles sont la fragilité d’un instant ensorcelé pour conforter notre éternel désir d’éternité, tout en laissant entrevoir l’hypothèse de la moisissure sur un citron coupé ou l’explosion prochaine de la grenade. Elles suggèrent avec humour le passage du temps, précisément du fait de leur vie arrêtée, dans toute l’acception du terme “still life”. S’agirait-il du fruit “tel qu’en lui-même...”?

Les fruits d’Ewa Jakobs peuvent se voir, au Château Royal de Varsovie, au Musée Nissim de Camondo à Paris, au Musée Hébert de La Tronche, au Château Gaasbeek en Belgique, au Palais Impérial de Compiègne, au Musée National des Châteaux de Versailles et de Trianon où ils font désormais partie des collections, dans certaines boutiques parisiennes, et notamment à la boutique "Au Débotté" 19 rue Saint Paul - 75004 Paris, m° Saint Paul ou Pont Marie.